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Lorsque
en 1977, Sophie Sirot a commencé à peindre, elle a
incontestablement amorcé une uvre naïve,
raconté un petit monde -son monde apparemment- intimiste et
clos, de minuscules villages maritimes baignés de
lumières douces ; tantôt semblant partir à
l'assaut du ciel (Le palais vu de la citadelle) ; tantôt
sagement alignés au long de leur unique rue (La
chapellerie)
si bien ordonnancés que les brins
d'herbe des pelouses et les briques de la jetée auraient pu se
compter (Ombrages ; Gauzon, Marée montante
) ;
serrés en une si forte intimité que le sable et les
maisons paraissaient se chevaucher (Lumière sur les toits
de Sauzon)
Un univers familier dont La marine à
Le Palais rythmait le quotidien ; agrémentait de ses
parades, la vie citadine : où, isolés par un bras de
mer, distance réglementaire, sanglés dans leurs
uniformes aux bérets à pompons rouges ; leurs fesses
étroites moulées dans des pantalons raides ; leurs
chevelures semblablement coupées au cheveu près
les marins faisaient rêver les jeunes filles en costumes
locaux, leurs petits tabliers volant au vent !
Il semble qu'à la fin des années 80, Sophie Sirot ait épuisé cette veine picturale et se soit trouvée à la croisée des chemins : Sauzon, le café de la cale a, de toute évidence, marqué la transition vers une nouvelle formulation dans laquelle les maisons avaient toujours leur petit air léché et convivial ; où la composition du tableau possédait ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui, à la fois privilégie l'ensemble et donne à chaque élément une importance primordiale. Mais déjà, la rue bifurquait vers le fond du village, créant une profondeur de champ inhabituelle : Sophie Sirot avait introduit dans ses uvres la perspective.
Dès lors, elle avait franchi le cap (Carpe Diem ; Les Poulains ) entre la création autodidacte d'Art naïf et l'Art contemporain qui applique les consignes apprises à l'école. Bardée de diplômes de l'Art et de son histoire, elle avait quitté ses petites narrations tendres ; supprimé la psychologie qui faisait vibrer ses compositions miniaturisées Pour les transformer en un style où désormais primait l'esthétique : elle a, en somme, commencé à se servir de son savoir-dessiner et peindre : les minuscules grains de sable si intégrés en un tapis ont grossi jusqu'à la taille de galets ovés reliés par des sortes de cordonnets blancs ; et les vagues gentiment moutonnantes se sont muées en grandes flèches polychromes (Enfin, la plage) " L'univers serein, guilleret, insolite, d'une singularité heureuse, sans angoisse "* de l'artiste, a grandi, la tête prenant le pas sur le coeur.
Et les uvres se sont succédées. Rapidement, le dessin s'est durci, a acquis une précision d'entomologiste. Et, après quelques toiles en demi-teintes (Pour une belle journée ; Dernier essayage ), les couleurs sont devenues violentes Sophie Sirot s'est alors définie comme " réaliste-imaginaire ". Et, si l'imaginaire n'était pas absent des uvres qui ont suivi, le mot " réaliste " y a d'emblée pris son sens le plus absolu.
Depuis, les plans
généraux dans lesquels évoluaient les gens se
sont resserrés comme sous une loupe, jusqu'à
n'être que des gros plans où les personnages
-essentiellement des femmes- occupent désormais la plus grande
place. Les amorces de décors n'ont plus été que
des faire-valoir (Printemps ou Starlette la Sereine ; Y a-t-il des
crabes ? ; L'arrivée des maris
) où sont
mises en scène des femmes qui ressemblent à des
mannequins aux gestes sophistiqués, se préparant
à poser pour un invisible photographe. Minces, aux formes
idéalement galbées, la richesse des tissus qui les
vêtent permet d'affirmer qu'elles appartiennent à une
classe sociale aisée ; mais le caractère hors de
mode,
un peu rétro tout de même, de la coupe due
assurément à quelque talentueux couturier, les rend
atemporelles. Elles sont moulées dans leurs robes aux bustiers
serrés telle une seconde peau ; et les jupes à
énormes godets épousent les courbes de leurs hanches,
puis s'évasent comme des fleurs renversées, dont le
bord se soulève avec une raideur et une uniformité
confondantes, au gré du vent.
A partir de là, il semble que ce soient le non-dit, le non-présent, (le vent, le regard, une certaine psychologie insaisissable de prime abord), qui donnent aux uvres leur véritable sens : Le vent, le grand complice de Sophie Sirot ; dont l'action revient de façon récurrente sur ses toiles ; et dont la force se mesure à la façon dont il imprime aux jupes, aux cols, aux cheveux leur mouvement violent, générant dans le même temps celui de l'uvre entière ; le vent qui rabat le chapeau des dames et permet à l'artiste de les représenter sans visage ; avec seulement parfois une amorce de menton de profil, ou une bouche lourdement maquillée. Cependant, même le vent ne peut rien contre l'immutabilité des corps. Aucun pli ne vient altérer les cous d'albâtre aux courbes parfaites. Aucune ride sur les épaules altières de ces femmes ne témoigne du passage du temps et leur donne un brin d'humanité. Et comme le monde de Sophie Sirot ne comporte ni enfants ni vieillards, il faut en conclure que ces femmes " sont " adultes à jamais et donc invulnérables
Beauté, richesse, immortalité : rien ne peut-il donc atteindre ces sortes de statues ? Pourtant, bien que souvent vues de dos, ou le visage dissimulé comme il est dit plus haut, l'inclinaison de la nuque ou du cou laisse penser que le regard invisible se porte vers le lointain ; partant peut-on en déduire que ces yeux sont capables de rêve ; que ce rêve est porteur d'une poésie moins brutale que celle véhiculée par les corps ? Et qui est, subjectivement, à découvrir par chaque spectateur.
Rien n'est sûr. Mais en l'absence du plus petit grain de sable qui risquerait d'enrayer la sublime beauté de ces silhouettes, il semble que Sophie Sirot éprouve par moments des nostalgies ; qu'elle se retourne sur ses anciennes amours ; que lui soit grande la tentation de se rapprocher (Etang neuf ; Veulettes, la digue) des conceptions naïves de naguère, tellement plus chaleureuses et oniriques que les créations actuelles ? Et le spectateur a alors plaisir à s'évader parmi les massifs de fleurs du Tendre jardinier ; flâner dans la lumière et les Reflets d'automne en Sologne ; se mirer parmi les Reflets des saules Tout en sachant qu'il est impossible à l'artiste de revenir en arrière (d'ailleurs, elle n'en éprouve pas le désir, sauf en de rares moments évoqués ci-dessus) que les modestes images appartiennent résolument au passé et que l'avenir, lui, sera fait de ces toiles aussi luxueuses que les pages d'une belle revue glacée.
Jeanine Rivais.
*Sophie Sirot.
Ce texte a été ublié dans le N° 72 de Février 2003 du BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.