Jerzy Ruszczynski n'a ni un esprit simple, ni un cur léger ! En attestent ses dessins mettant à nu son mal-être existentiel, son intérêt angoissé pour l'humanité, et les aléas de son environnement. Environnement qui est un huis clos, au fil duquel le visiteur avance, perplexe, sans avoir jamais la certitude de détenir la bonne clé. D'autant que ne respectant aucune tradition artistique, mais ayant créé son style éminemment personnel, l'artiste ne lui livre jamais tout prêt ce qu'il exprime ; et que les titres eux-mêmes, dont l'importance semble évidente ne permettent à quiconque de comprendre jusqu'où il a souhaité aller ? Progressivement, pourtant, ce visiteur prend conscience de la " profondeur psychologique " des scènes de Jerzy Ruszczynski : Bien que plusieurs années d'études plastiques l'empêchent d'appartenir à l'Art brut, il produit un " Art immédiat ", rendu particulièrement net par l'utilisation des crayons de couleurs avec lesquels il exprime sans nuances, l'essentiel de ce qu'il " dit ". A savoir sa difficulté à trouver un équilibre dans le monde ; l'âpreté avec laquelle il cherche à tirer la quintessence des objets qui " entourent ", " situent " ses personnages ; la récurrence de leur présence et leur rôle de générateurs d'épouvante dans la gestation de l'uvre : le fait qu'ici, n'existent aucun espace " vide ", aucune respiration pour ces êtres serrés les uns contre les autres et pourtant empêchés de communiquer
Subséquemment,-sachant
qu'il s'agit d'épisodes tirés du quotidien, longtemps
après qu'ils soient advenus, c'est-à-dire à un
moment où n'agissent plus que la mémoire, le souvenir,
la fantasmagorie- ce visiteur va essayer de pénétrer
dans ces lieux indéfinis, clos sans aucune amorce d'ouverture.
Tour à tour, il va parvenir (We measure) à des routes
tortueuses, boueuses, inondées sinuant dans le paysage
à des personnages hurlant, en se cramponnant à des
pieux pour résister à la violence de cette tornade qui
abat des arbres ; et à des maisons avec lesquelles le vent
(toujours lui) semble jouer au chamboule tout. Mais pourquoi ici cet
unique oiseau éperdu, là ce chien affolé ? Et
surtout, que fait, incongrue au milieu de l'image, cette bouche calme
et sensuelle, magnifiquement dessinée et maquillée, qui
semble échapper complètement à la folie
régnant tout autour d'elle ?
D'uvre
en uvre, reviennent le même questionnement,
l'enchaînement des possibilités, la même violence
: Personnage tendant les bras pour échapper à
l'écrasement par un arbre qui s'abat sur lui (Blanchir) ; et
à la noyade, alors que des gouttes énormes le menacent
de tous côtés. Bras serrés en des sortes
d'étaux (La machine infernale), tandis qu'au-dessus un
monstrueux oiseau lance de part et d'autre du bout de ses ailes, des
courants électriques ; et qu'une jeune femme nage
éperdument pour échapper à cette horreur.
Individus debout près de quatre fenêtres ouvertes sur
l'obscurité bleue (Voyage au bout de la nuit), tandis que par
les interstices inférieurs se déversent des flots de
sang. Etres masculins, toutes dents dehors (Jalousie), en train de se
battre pour une femme située entre eux deux, etc
Il
faudrait à l'infini, reprendre toutes ces situations,
inventorier les éléments qui en font des scènes
cauchemardesques ; voir comment des objets banals (pincettes,
brosses, peignes
) interviennent dans les relations intra muros
; deviner pourquoi ce paisible Goûter en famille où deux
femmes s'apprêtent en souriant à servir, devient soudain
la proie d'un " père ? " " mari ? " " ogre ? "
dont la
tête part des jambes, bée méchamment par-dessus
ses dents énormes tandis que, le bras levé, il met le
feu à la maison. Découvrir, en somme pourquoi " la
tranquille machine "* s'est ainsi détraquée pour
générer ces univers kafkaïens, tous
différents, et néanmoins toujours les mêmes, la
violence allant crescendo jusqu'au moment où Ruszczynski /
dessinateur à court d'arguments pour continuer, Ruszczynski /
écrivain prend la relève, et avec force flèches,
écritures dispersées ou textes constitués,
mène la scène à son paroxysme.
Parfois
pourtant, la volonté de " libération " de Jerzy
Ruszczynski est flagrante. Ainsi, dans " Les portes magiques ", par
exemple, crée-t-il deux personnages souriants, lorgnant sans
ambiguïté l'un vers l'autre. Chacun dans l'espace qui lui
est dévolu, supportant une partie du globe terrestre.
Seulement voilà, au-dessus de leurs têtes, vole un
oiseau à quatre becs acérés. Et, entre leurs
deux cellules d'une rigueur scientifique, en est érigée
une troisième, dans laquelle a poussé un arbre, dans
l'encadrement d'une porte intérieure. Mort maintenant sauf
deux ultimes feuilles ; et dont les racines rampent comme une
pieuvre. " Chez l'homme ", des outils vrillent la paroi. " Chez la
femme ", arrivent une main et des lampes électriques. Ce ne
sont pas les objets que lui envoyait l'homme : ils n'ont pas pu
traverser l'épaisseur de la paroi ! Finalement, puisque ces
deux personnages sont incapables d'ouvrir la plus petite
brèche, cet espace est-il plus optimiste que les autres ? Ou
bien, sommes-nous encore une fois dans un monde d'impossible
communicabilité ? Il semble bien finalement que, quels que
soient ses efforts pour " rencontrer ses êtres ", Jerzy
Ruszczynski en soit incapable, et qu'une rédhibitoire analogie
dans la violence lie tous ses tableaux et intrigue celui qui tente
d'en
déchiffrer les multiples sens, à travers les
aléas de ces vies improbables. Et si l'auteur de cette (ces)
tragédie(s), est lui-même indéterminé
devant ce qu'il exprime, comment un étranger en
pénétrerait-il infailliblement les arcanes ?
Ainsi, Jerzy Ruszczynski en est-il venu
à générer un monde à lui mais lui
échappant sans cesse ; se voulant humain, mais se terminant
toujours dans une insupportable ambiance ; composé d'individus
lévitant entre enfermement et danger ; organisé sur des
incertitudes par un artiste qui, outre celui de la couleur
déjà évoqué, possède un talent
inné de la composition et de la mise en scène. Qui
crée, de ce fait, une uvre majeure aux vibrations
chromatiques si fortes, aux charges de matière si drues, qu'il
faut prendre du champ pour les percevoir toutes ; un
théâtre de la vie où se happent et se repoussent
l'humanité et l'enfer. Un univers dérangeant, mais si
puissant et personnel
que personne n'envisagerait d'en changer le moindre trait de
crayon.
Jeanine Rivais
*Kafka .
Jerzy Ruszczynski in conflict with his most inhumain world.
Jerzy Ruszczynski has neither a simple
mind, nor a light heart ; his drawings prove it, which lay his
existential ill-being bare, his distressed interest for humanity, and
the uncertainties of his surrounding. Which surrounding is a closed
door, before which the visitor moves forward, puzzled, without ever
being sure of holding the right key. The more so, since respecting no
artistic tradition, but having created his eminently private style,
the artist never delivers ready for use, what he intends to convey ;
and since the titles
themselves, the import of which seems evident, let nobody understand
fully where he wishes to go. Yet, by and by, this visitor becomes
aware of the "psychological deepness" of Jerzy Ruszczynski's scenes.
Though several years of art studies forbid him to belong to Outsider
Art, he produces an "Immediate Art", made particularly neat, by the
use of crayons with which he expresses without any subtleties, the
essential part of what he "says". That is his difficulty to find an
equilibrium in the world ; the determination with which he tries to
draw the quintessence of such things that "surround", "situate" his
humans ; the recurrence of their presence and their job as
fright-generators in the work-gestation ; the fact that, here, no
emptiness, no breathing take place for these beings, squeezed against
one another, and yet prevented from communicating
Subsequently, -warned that all the pictures are commonplace episodes, chosen long after they happened, that is at a moment when only memory, remembrance, fantasmagory are able to act- this visitor is going to try and get into these undefined places, closed without any opening section. By turns, he is going to reach (We measure...) some winding, muddy, flooded roads, meandering through the countryside ; some living people screaming and clinging to stakes as holds against the violence of that tornade, which knocks the trees down ; and houses with which the wind (always it !) seems to wreak havoc. But, why, here this frantic one bird ; there this terror-stricken dog ? And chiefly, what does this calm and sensual mouth mean, wonderfully drawn and made up, incongruous in the middle of the picture, and seeming to fully escape the madness that reigns around it ?
From
drawing to drawing, the same questioning comes back, the same string
of possibilities, the same violence : Man stretching his arms
(Turning white
) to prevent being crushed by a falling tree ;
and to escape drowning as enormous drops threaten him from all sides.
A man with his arms squeazed in some sorts of vices (The infernal
machine) ; while above, a monstrous bird produces electric power at
the end of each wing ; and a young woman swims desperately to escape
this horror. People standing by four windows opened on blue darkness
(Journey to the end of the night), while the lowest cracks let
blood-torrents flow. Men with their teeth ready to bite, fighting
(Jealousy) about a woman situated between them. Etc.
Everybody should take in, with infinite interest, all these situations again and again ; get a list of such elements which make nightmares out of them ; see how daily unimportant things (tongs, brushes, combs...) play a part in inside relations ; guess why, when two smiling women are getting ready to serve at the Tea-party with the family, that quiet universe suddenly falls prey to a "father?", "husband ?" "ogre ?" whose head, linked to the legs, wickedly gapes over its enormous teeth, while he starts the house on fire ! In short, discover why "the steady machine"* has thus broken down, to generate these kafkaian universes, all different, and yet always the same ; violence becoming louder and louder, till the moment when Ruszczynski / painter running short of arguments to work on, Ruszczynski / writer takes over and with lots of arrows, scattered letters or built up texts, take the scene to its paroxysm.
Sometimes, however, Jerzy Ruszczynski's willingness to be "liberated" is evident : in"The magic doors", for instance, he creates two smiling persons, peering at each other's, each supporting in his or her devoluted world, part of the earth. Only, something is strange : Above their heads, a bird with four sharp bills, flies. And between their private cells conceived with scientific severity, a third one has been built, where a tree has grown in the square of an inside door. It is dead now, but for two ultimate leaves ; and the roots crawl like an octopus. "At the man's", tools bore into the wall. A hand and electric lamps bore into "the woman's".So, they are not those the man tried to send : they could not worm their way through the walls. Finally, since these two beings are unable to break the tinest gap, is "this" world more optimistic than the others ? Or else, were we, once more, and from the start, in a world of impossible communication ? It seems at last that, whatever his efforts to "meet his creatures", Jerzy Ruszczynski is unable to achieve that desire ; and that a damning analogy ties all his works, and puzzles whoever tries to decipher its numerous meanings, through the unknown factors of these improbable lives. And if the author himself of this (these) tragedy (tragedies) is unsure before what he expresses, how could a stranger unerringly get through its mysteries ?
Thus,
has Jerzy Ruszczynski reached and generated a world quite his, but
endlessly escaping him ; pretending to be human, but always finishing
in an unbearrable atmosphere ; composed of persons always levitating
between confinement and danger ; organized upon incertitudes by an
artist who, beyond the gift already evoked for colour, possesses an
innate talent for composition and production. Who, therefore, creates
a great work, with so strong chomatic vibrations, with such dense
emotional matters, that any looker-on has to walk back to get room
and detect them all ; a stagecraft where humanity and hell grab and
repulse each other. A disturbing universe, but so powerful and
private, that nobody would ever think of changing one stroke of his
crayon !
* Kafka.
Jeanine Rivais.