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La
mémoire. La trace. Quelles difficultés personnelles ?
familiales ? sociales ?
se posent donc pour Bettina Kraemer,
qu'elle éprouve dans son uvre, le besoin de " retrouver
", comme en des généalogies antédiluviennes qui
confirmeraient son caractère et sa présence, les traces
de vies depuis longtemps disparues ? Et que, telle une
paléontologue très concernée par sa recherche,
et désireuse d'en apporter les témoignages, elle expose
ses " découvertes " ?
Mais ce sont là bien curieuses découvertes ! Et bien curieux supports ! Parfois, l'artiste a trouvé dans la nature, érodés, piquetés de vers, des morceaux de bois dont la forme l'a attirée. Mais, le plus souvent, elle les a réalisés elle-même au moyen de poudres de pierres, de sciures malaxées, encollées et additionnées de pigments qui leur donnent des couleurs de terre Comme s'il lui était essentiel d'intervenir à tous les stades de la création. Et ce, jusqu'à ce que ces matériaux griffés et pressurés aient l'air d'avoir séjourné dans le sol pendant des millénaires
Incrustés dans ces panneaux, réduits à
l'état d'empreinte à l'instar des fougères
géantes des muséums, sont encastrés des
êtres humanoïdes. Humains, peut-être, sans pouvoir
être définitif, car ils ne sont jamais
présentés dans leur entièreté :
stylisés, linéaux, réduits à leur
ossature ; d'eux ne subsiste qu'une enveloppe parcheminée,
souvent déformée, possédant, néanmoins,
malgré son aplatissement, une telle densité, qu'elle
crée parfois l'apparence d'un corps de chair. Cet ensemble
planche/empreinte a l'air si " vrai " que des réminiscences
assaillent le visiteur : comme au musée, il aimerait dater cet
être fossilisé dont il ignore l'origine et pour lequel
l'illusion a joué à fond. Mais cette création
n'a d'autre temporalité que celle voulue par Bettina
Kraemer.
Laquelle joue également d'un
autre et double paradoxe : réduire ces êtres qui sont
apparemment toujours féminins, à de simples traces,
mais les doter de vie ; affirmer que, pour elle, cette enveloppe
charnelle est en même temps spirituelle ; que, de cette
certitude dépend toute interprétation et surgit la
dualité de la vie et de la mort, récurrente dans les
uvres de cette créatrice : cette femme aux longs seins
pendants (Détachement en attente ou Un moment de repos),
coiffée d'une demi-lune, semble en lévitation, sur le
point de sortir de son cadre ? Mais l'artiste a posé à
ses pieds un caillou ové (comment ne pas voir dans cet "
uf " un symbole de vie ?) au centre de gravillons qui lui font
une sorte de nid : dès lors, par association intuitive
d'idées, le mouvement de la femme 
s'effectue
résolument vers le sol : pour protéger cet uf ?
Pour l'écraser ?
Et que penser (Force de pesanteur) de
cette autre femme dont l'abdomen contient ce qui, d'évidence,
est un crabe ? Faut-il croire que ce chancre lui ronge le bas du
ventre ? Que des souffrances intimes, des relations sexuelles
pesantes ou malencontreuses
génèrent en elle
l'impression d'être littéralement rongée ?
Enigmatique, Bettina Kraemer ne donne aucune clef --d'ailleurs, les
possède-t-elle toutes ?- prête à accepter tous
les questionnements sans en cautionner aucun ! A d'autres moments, le
personnage est fait de minuscules lignes qui évoquent un sexe
béant de femme
A la fois (et l'artiste vogue alors dans
d'inquiétantes psychanalyses) personnage entier et englouti
dans son sexe ; à la fois goule et sexe ; à la fois
source de vie et tabou par la présence d'une croix, etc. De
sorte que, prenant conscience de l'érotisme ambigu qui sourd
de ces " scènes " d'apparence anodine, le spectateur se trouve
de nouveau devant plusieurs propositions à décrypter ;
et qu'il reste perplexe, car aucune ne semble prévaloir !
Reste l'omniprésence des yeux. Longtemps, leur nombre a varié de un à trois. Mais, pour Bettina Kraemer, doter ses individus de trois yeux, revenait à créer la sensation d'être épiée, comme si deux d'entre eux appartenaient à une présence étrangère trop forte, et contre laquelle il lui fallait lutter ! Peut-être a-t-elle acquis désormais assez de confiance en elle pour résister ? Toujours est-il qu'elle n'en concède plus qu'un seul !
Alors, après avoir évacué un à un tous ces problèmes, est-ce l'apothéose de sa libération morale et psychologique, lorsqu'elle pose au milieu de ses raides " fossiles ", un homme/oiseau, léger, gracieux ; aux ailes éployées, au phallus élégamment suggestif ; à la tête tendue vers l'avant comme pour un conciliabule ? Cet " homme ", contrepoint des éléments féminins de l'installation, modifie la vision de l'uvre de Bettina Kraemer ; l'humanise, génère en changeant les rythmes une harmonie nouvelle, inattendue ; comme une musique enfin trouvée !
Tandis que, pour le visiteur qui, au cours de cette circumnavigation et au gré de sa subjectivité a simultanément aimé/refusé, questionné/suggéré le point d'interrogation reste majuscule. Mais n'est-ce pas l'apanage de toutes les uvres puissantes, qu'elles ne se laissent jamais tout à fait pénétrer.
Jeanine Rivais.