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Depuis
la nuit des temps, l'homme a tenté de reproduire les animaux
qui s'éveillaient en lui dès que sa raison sommeillait
et qui hantaient ses rêves les plus fous. Et, au fil des
âges, dans toutes les formes d'art, les créatures
fabuleuses ont été une puissante source d'inspiration.
C'est pourquoi, le spectateur se serait attendu, en venant visiter le
bestiaire de James De Demo, à rencontrer licornes, dragons,
loups-garous et autres vouivres ou salamandres
Auxquels il
aurait pu, selon sa subjectivité, prêter tour à
tour des caractères rassurants ou amusants, leur imputer
inquiétude ou malheur
Mais non, ces êtres fantasmagoriques n'appartiennent pas à l'univers de l'artiste. Il ne s'agit pas non plus d'animaux domestiques tels ceux qui, dans la Rome antique, étaient des commensaux à égalité avec la famille, et se retrouvaient parfumés et couverts de bijoux. Ni de ceux qui font l'objet de cette espèce d'attachement parfois idolâtre qu'adoptent nombre de contemporains à l'égard de leurs compagnons.
Rien de tout cela : des vaches, des chevaux, des chèvres
Avec parfois, une incursion vers les bêtes qui peuplent les
contes enfantins : des lions, des singes, des chameaux, etc.
Néanmoins, rien de morne dans ce parti pris d'animaux
lourdement posés sur leurs pieds griffus ou leurs sabots ; il
s'agit simplement d'un bestiaire commun, presque quotidien,
pacifique. Constitué d'animaux bien connus des humains, leurs
sources de vie, parfois. Placés côte à
côte, en un amusant salmigondis où, s'ils sont
immédiatement reconnaissables, ils n'en sont pas moins
étranges. Car le bestiaire entier de ce sculpteur souffre de
malformations : hyper ou hypotrophies encéphaliques,
élongations ou rétrécissements des corps et des
membres, distorsions, empâtements
Malgré cela, un
monde d'où ne surgit aucun malaise, bien au contraire ! Le
côté itératif des dissemblances, la
récurrence des anomalies, des altérations de la
réalité génèrent l'étonnement ;
plongent le visiteur dans la perplexité ; éveillent son
sens de l'humour, l'entraînent dans un schéma ludique et
fantasque auquel il ne s'attendait pas !
Car le propos de James de Démo
n'est pas d'être hyperréaliste. Mais de faire intervenir
d'abord ses talents de sculpteur en
choisissant
des terres dont les couleurs brunes et monochromes vont
générer l'immédiateté des silhouettes
monolithiques de ses créatures. Un premier stade où
seule la forme participe d'une sobre excentricité.
Seulement après, intervient le peintre, véritable imagier des temps modernes. Qui change totalement l'apparence des animaux. De loin, les voilà couverts de taches irrégulières, impressions de couleurs, qui semblent s'animer, se transformer à mesure de l'approche. Pour s'avérer, finalement, mouchetées de minuscules poissons, chiens, oiseaux, minces filets/itinéraires louvoyant entre eux, villages lilliputiens blottis sous la queue d'un coq longiligne, infimes pictogrammes, nuages biscornus fuyant vers les limites de la tache... Et dedans, parfois, surprise, l'amorce d'un visage humain au-dessus d'un cou canin !
Ainsi, la démarche zoomorphique de James de Démo a-t-elle généré une sorte d'ethnographie personnelle insolite ! S'il est vrai, comme le pensent les philosophes, que chaque individu possède en lui son propre bestiaire avec son animal de prédilection, voilà l'artiste, perdu dans la multitude de ses créations, bien empêché de préciser quel est le sien ! Et s'il est vrai, également, que toute oeuvre a une valeur identitaire, alors, plaignons le sculpteur qui, dans son inconscient, a la tête trop , le corps trop ou pas assez les membres trop ou trop peu Rêvons !
Jeanine Rivais.