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N'est-il
pas amusant de penser que l'erreur d'un édile, au moment de la
déclaration de sa naissance, a fait de Cirlène
Liberman, l'unique détentrice au monde de son étrange
prénom ? Et que celle qui aurait dû s'appeler " Shirley
" est si fière de son unicité qu'elle a, dans sa
création, supprimé son patronyme, pour ne garder que
son prénom ? Originalité de nom pour une artiste
originale : ce qui la caractérise, en effet, c'est une
inaltérable bonne humeur, une forte dose d'humour, un doigt
d'autodérision
Et du talent. Ce mélange
détonant lui a été fort utile au fil des
décennies, où elle s'est obligée à
laisser en gestation le souvenir d'une enfance arrachée aux
vicissitudes d'une famille décimée par l'Holocauste :
il a permis à la peintre autodidacte, au long de ses
années de vie active, de se " distraire " sans complexes,
parmi fleurs et paysages anodins.
Le répit avant la tempête : Car pouvait-elle indéfiniment refouler ses peurs, ses deuils, en quelque sorte son héritage génétique ? Il est évident que non : dès que son esprit a été libéré du quotidien, a surgi, irrépressible, la nécessité de témoigner du passé avec une peinture désormais fortement connotée.
Au cours d'une période qui s'est avérée transitoire elle a peint, déjà impliquée, ce qu'elle a appelé ses " virus ", symboles de dangers menaçant le monde ; qui ressemblaient à des racines (sans doute cherchait-elle déjà les siennes ?) flottant dans un milieu vaguement aquatique. Puis, elle en est venue à ses " portraits ".
Portraits. Agglomérats de
têtes, plutôt. Tellement serrées par manque
d'espace vital, qu'il faut bien
parler de huis clos. Têtes comme tenues les unes par les
autres, aucun corps n'étant matérialisé.
Dramaturgie universelle, têtes de partout et de toujours,
puisque aucune indication ne vient préciser en quel lieu, en
quel temps, en quelle société
elles en sont
venues à cet aspect : A ces visages vieux,
émaciés, aux pommettes saillantes. A ces grands fronts
dégarnis. A ces crânes chauves ou parsemés de
touffes rares. A ces yeux traqués, mangés de
fièvre.
Les yeux ! Ce sont eux qui attestent que cette attitude grégaire n'est qu'apparence. Que, loin de crier " ensemble ", tous ces individus, éperdus de solitude, hurlent chacun pour soi, un cri muet ! La preuve en est qu'ils ne se regardent jamais. Par contre, tous fixent un même point situé à l'extérieur du tableau. Le spectateur, sans doute, qui n'est pas des leurs. Auquel ils opposent cet unique/multiple regard brûlant, alors que le sien est probablement curieux, au mieux ému par cette intensité.
Parfois, justement, cette
dernière est si insoutenable, que la proximité des
visages sur fonds non
signifiants
ne suffit plus à Cirlène. Il lui faut une autre
formulation pour exprimer cette claustration et cette
incommunicabilité. Apparaissent alors à
l'arrière-plan, des lueurs rougeoyantes qui pourraient
être d'incendies ; des fumées comparables à
celles de sinistre implication ; des parois lépreuses dans les
anfractuosités desquelles se détachent des fragments
épisodiques de visages. Ou bien, à bout de souffrance
peut-être, ces foules se tournent " vers leur Dieu " ; et leurs
mains tendues suggèrent qu'elles l'implorent. Plus près
encore de la réalité, l'artiste, échappant cette
fois à l'universalité pour en venir à ses
propres réminiscences, vêt de tenues rayées
quelques corps enfin apparus, place ces êtres torturés
derrière des barbelés. Mais leur présence si
tangible ne l'est que pour rendre plus déliquescents les
autres, ceux qui, de plus en plus imprécis, s'éloignent
et disparaissent dans une sorte de brouillard
Ainsi,
par cette création violente, Cirlène remonte-t-elle
d'uvre en uvre, vers le temps de ses exodes et de ses
terreurs ; exhumant des souvenirs qui l'ont si longtemps
obsédée. Ainsi, assouvit-elle, à chaque coup de
pinceau, son besoin de se rapprocher d'eux ; de laisser des traces
à la place de ces visages qui pour elle ont des noms ;
d'appartenir, en somme, enfin, à la mémoire
collective.
Jeanine Rivais.